AARON - JEAN-MARIE - LUSTIGER (1926-2007)






Paris sonne le glas pour le cardinal Lustiger
S. DE R..
Publié le 07 août 2007
Le Figaro


Les obsèques de Jean-Marie Lustiger, ancien archevêque de Paris décédé dimanche, se tiendront vendredi à Notre-Dame, où une première messe d'hommage a été célébrée hier soir. Un kaddish, la prière juive du deuil, sera lu sur le parvis de la cathédrale.

HIER MATIN, vers 8 h 30, Paris a résonné des quatre-vingts coups du glas venant signifier aux habitants de la capitale la perte ressentie par l'Église catholique. La veille au soir, le cardinal Jean-Marie Aaron Lustiger s'était éteint, à 80 ans, dans la maison médicale Jeanne-Garnier où il avait été admis en avril, pour soulager sa douleur et terminer ses jours. Au même moment, des fidèles commençaient à entrer dans la cathédrale Notre-Dame pour commencer à signer les registres de condoléances et à se recueillir.

Dès dimanche soir, le président de la République, Nicolas Sarkozy, a rendu hommage à « une grande figure de la vie spirituelle, morale, intellectuelle et naturellement religieuse de notre pays ». Saluant un « homme de caractère, mais aussi d'engagement et de liberté d'esprit », Nicolas Sarkozy dit avoir trouvé en l'ancien archevêque de Paris « un interlocuteur authentique, qui ne dissimulait pas ses convictions ». Quelques heures plus tard, depuis sa résidence estivale de Castel-Gandolfo, le pape Benoît XVI a salué « avec une vive émotion » la mémoire d'un « homme de foi et de dialogue » qui « se dépensa généreusement afin de promouvoir des relations toujours plus fraternelles entre chrétiens et juifs », d'un « pasteur passionné par la recherche de Dieu et par l'annonce de l'Évangile au monde ».

Mais au-delà des mots, le symbole le plus fort de ces jours pourrait être, vendredi matin, la lecture d'un psaume et du kaddish - la prière juive des endeuillés - par le cousin du cardinal défunt, Arno Lustiger, suivie de la lecture d'un message familial. Ce temps fort se déroulera sur le parvis de la cathédrale, en ouverture de la cérémonie religieuse. « Cette lecture du kaddish était une des dernières volontés de mon cousin », explique Arno Lustiger, bouleversé par le deuil. « Il me l'a exprimé lorsque je suis venu le voir pour la dernière fois. » « Je suis né juif et je reste juif, ne cessait-il pas de nous répéter », ajoute l'historien qui se dit « particulièrement touché » par le fait que cette prière de deuil soit une des rares du livre des prières à ne pas être dite en hébreu mais en araméen. « Et la langue araméenne était celle de Jésus ».

Arno Lustiger est encore ému par une autre volonté du cardinal Lustiger. « Il a souhaité que ce soit son petit-neveu, fils de ma fille Gila, qui lise ensuite le message de la famille. Jonas est un adolescent, un gamin de Paris, comme l'a été son oncle... »


Dialogue entre les deux communautés

Pour le père Patrick Desbois, directeur du service national pour les relations avec le judaïsme, ce temps de prière est « naturel ». « Sans rien renier de sa judaïté, le cardinal a été de ceux qui ont poussé le plus loin le dialogue entre les deux communautés, parvenant à rencontrer certaines des plus hautes autorités, et à dialoguer avec elles. »

Après cette ouverture symbolique, Notre-Dame de Paris accueillera une dernière fois dans son choeur celui qui aura été le « maître des lieux » comme archevêque de Paris, entre 1981 et 2005, et qui va reposer ensuite dans la crypte comme le veut la tradition pour les archevêques qui le souhaitent. C'est son successeur, Mgr André Vingt-Trois, qui devrait présider la cérémonie de ces obsèques. À moins que Benoît XVI décide d'envoyer un légat, un représentant. Outre les prêtres et les fidèles - qui auront pu se recueillir toute la journée de jeudi dans une chapelle ardente - le cercueil sera entouré d'officiels, ecclésiastiques ou non, catholiques ou représentants des autres religions.

Si l'Élysée réservait hier sa réponse concernant l'éventuelle présence du président (en vacances aux États-Unis), le premier ministre, François Fillon, et le ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, en charge des dossiers concernant les cultes, ont confirmé leur présence.

Côté cardinaux, le président de la Conférence des évêques de France, le cardinal Jean-Pierre Ricard sera au côté de Mgr Vingt-Trois ainsi que les autres cardinaux français, résidant ou non au Vatican. De l'étranger, devraient au moins venir de Vienne et de Bruxelles les cardinaux Christophe Schönborn et Godfried Danneels.


Le cardinal Lustiger est mort
SOPHIE DE RAVINEL.
Publié le 05 août 2007
Le Figaro

Figure de l'épiscopat français, le cardinal Aaron-Jean-Marie Lustiger est décédé dimanche soir dans l'institut de soins palliatifs où il avait été admis en avril.

« JE SUIS cardinal, juif et fils d'immigrés. » Avec son bagage d'exception, le cardinal Jean- Marie Lustiger, archevêque de Paris entre 1981 et 2005, est décédé hier d'un cancer qui aura fini par emporter cet Immortel, élu en 1995 à l'Académie française. Il aura été le vingtième cardinal français à prendre place sur l'un des quarante illustres fauteuils. Pourquoi avoir accepté ? « C'est le signe d'une reconnaissance quasi unanime du rôle de l'Église comme composante de notre culture », confiera-t-il à l'un de ses biographes, Robert Serrou (1). Explication qui est aussi le fil conducteur de son itinéraire de témoin atypique, rugueux et lumineux, loin des sentiers balisés, depuis sa découverte du Christ et son entrée dans l'Église catholique.

Aaron Lustiger est né dans le XIIe arrondissement de Paris, le 17 septembre 1926. Charles et Gisèle, ses parents, tiennent un commerce de bonneterie. La famille est originaire de Haute-Silésie, en Pologne. Les Lustiger sont des ashkénazes, de la classe des Lévi, les serviteurs du Temple. Élève au lycée Montaigne, ce passionné de musique affirmera avoir été élevé « dans l'amour du pays, dans la fierté de la citoyenneté, dans l'amour du bien, du vrai. De joyeuses vertus auxquelles je croyais et crois toujours. »

Bien que ses parents ne soient pas croyants, il prend conscience de son statut d'immigré juif. « Nous étions pauvres. Je n'étais pas habillé comme les autres enfants. Mais j'étais assez souvent le premier en classe et c'était une raison de plus pour me faire remarquer. À la porte du lycée Montaigne, je me suis fait casser la figure parce que juif. Quand je m'approchais des garçons qui discutaient entre eux ils me disaient : » Ça ne te regarde pas, tu es un sale juif * » (2).

« J'ai vu le nazisme »

Mais c'est surtout à l'occasion d'un voyage linguistique en Allemagne, en 1937, que le jeune Aaron prend conscience de ce que va être le nazisme. Il se trouve dans une famille d'instituteurs dont les enfants étaient obligatoirement de la « hitlerjugend ». « Et j'ai vu, de mes yeux, à l'âge de 11 ans, le nazisme. Le nazisme vu au ras de l'oeil d'un enfant de 11 ans discutant avec un gamin de 13 ans (...) et qui lui expliquait en montrant son couteau :»Au solstice d'été, on va tuer tous les juifs*. » C'est aussi en Allemagne qu'il approchera pour la première fois des adultes chrétiens, antinazis.

À cette même période, vers l'âge de 10 ou 12 ans, il tombe dans la bibliothèque de ses parents sur une Bible protestante. Et le Nouveau Testament s'impose à lui comme l'aboutissement de l'An-cien où il découvre les racines de son identité juive. « J'ai lu la Bible avec passion et je n'en ai rien dit à personne. » Aaron devient chrétien. Ses parents n'acceptent pas cette conviction jugée « révoltante ».

À Orléans, où ils l'envoient avec sa soeur à l'annonce de la guerre, le futur cardinal demandera explicitement à être baptisé dans l'Église catholique, à l'âge de 14 ans. Il se choisit deux autres prénoms : Jean et Marie. Bien que très réticents, les parents acceptent. Pour eux, il s'agit d'une protection supplémentaire. À la fin de la guerre, son père demandera en vain une annulation de ce baptême. Dénoncée par une employée, sa mère sera entre-temps internée à Drancy, puis déportée à Auschwitz où elle mourra en 1943. Le cardinal Lustiger ne parlera que très peu et très tard de ces années de souffrance qui vont le marquer, définitivement.

De retour à Paris, il étudie les lettres à la Sorbonne. « C'était un personnage singulier », raconte l'éditorialiste et écrivain Georges Suffert, alors compagnon du centre Richelieu, l'aumônerie fondée par des étudiants avec le futur Mgr Maxime Charles. « Un type un peu secret, qui n'était pas du style à s'épancher, déjà assez autoritaire mais très sympathique. » L'étudiant a déjà pris la décision d'être prêtre. Il rompt temporairement avec son père et entre au séminaire parisien des Carmes, effectue en 1951 sa première visite d'Israël, son premier pèlerinage sur la Terre sainte de ses ancêtres et du Christ.

Mgr Vingt-Trois pour vicaire

Ordonné en 1954, il est nommé aumônier des étudiants, puis responsable du centre Richelieu jusqu'en 1969, où il tissera un vaste réseau d'amitiés et affrontera les événements de mai 1968. « Une bonne partie de ce que certains ont appelé péjorativement l'après-concile, dira-t-il, au moins en France, n'a rien à voir avec le concile oecuménique de Vatican II, mais dépend de l'après-soixante-huit, de sa mythologie et de ses slogans. (3) »

À 43 ans, il devient curé à Sainte-Jeanne-de-Chantal, au fin fond du XVIe arrondissement, et aura comme vicaire l'actuel archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois. Les homélies sans notes et brillantes du nouveau curé, plutôt indépendant, attirent du monde. La paroisse bouillonne, les laïcs sont largement impliqués. La liturgie et les arts sacrés passionnent le curé.

En 1979, après dix années de cette vie paroissiale, Jean-Paul II, à peine élu, le nomme évêque d'Orléans, conseillé par le nonce apostolique, Mgr Bertoli. Le 8 décembre 1979, lors de l'ordination épiscopale, son père est au premier rang ainsi que sa soeur et sa marraine, Suzanne Combes, celle chez qui les deux enfants s'étaient réfugiés durant la guerre. La cérémonie se déroule sur les lieux mêmes de son baptême, trente-neuf ans plus tôt. Il choisit « Tout est possible à Dieu » comme devise d'évêque. Mais les fidèles, douloureusement secoués par le décès prématuré de son prédécesseur, Mgr Guy-Marie Riobé - une sorte de prophète de la non-violence, proche de l'Action catholique - acceptent mal que le nouvel évêque ne le cite pas, ni au fil de la messe, ni lors de la réception. Pour l'historien Jean-François Six, « les évêques de France se souviendront toujours de ce manque de courtoisie et de cette faute diplomatique ».

L'enfant adoptif d'Orléans n'y restera que quinze mois avant d'être rappelé à Paris comme archevêque. Georges Suffert raconte qu'une lettre écrite entre autres par André Frossard à Jean-Paul II, soutenant la candidature de Mgr Lustiger, aurait eu son influence. Le Pape et ce futur archevêque de Paris ont une mê-me politique pastorale : la société occidentale est en « crise » car elle a perdu conscience des fondements chrétiens de sa morale. Il faut retrouver le sens de la foi, affronter le tragique de la condition humaine et le confronter à l'espérance de la résurrection du Christ.

Quelques jours après sa nomination, les polémiques naissent au sujet de sa déclaration : « Je me suis toujours considéré comme juif, même si cela n'est pas l'avis des rabbins. » Cette double appartenance revendiquée révèle aussi ce qui va être sa force et son originalité de pasteur, qui permettra de rapprocher juifs et chrétiens. Les tensions restent fortes, comme celles suscitées par l'installation d'un carmel à Auschwitz, en 1984. Celui qui a été créé cardinal par Jean-Paul II en février 1983, avec son ami jésuite Henri de Lubac, jouera un rôle clef de négociateur dans la résolution de cette douloureuse affaire qui oppose la communauté juive à l'épiscopat polonais. De cette épreuve qui durera dix ans, le cardinal gagne la reconnaissance et le respect d'une grande partie du monde juif. C'est aussi là qu'il acquiert une stature internationale, renforcée lors de ses innombrables voyages.

À Paris, il gouverne d'une main de fer, s'entoure d'intellectuels qui lui débroussaillent le chemin, s'attache au renforcement du tissu chrétien et à la pastorale des jeunes, construit de nouvelles églises et crée des paroisses, fonde son séminaire avec une première année de discernement et une vie de communauté entre séminaristes, dans des paroisses du centre de la capitale. On parlera du « clergé Lustiger », intellectuel et citadin.

Conscient depuis longtemps du rôle des médias, ce « patron de droit divin » fonde Radio Notre-Dame en 1981, à peine les ondes libérées, puis la télévision KTO en 1999, et choisit avec soin les organes de presse dans lesquels il veut transmettre ses messages. Incapable de s'arrêter, il publiera en outre plus d'une vingtaine d'ouvrages.

Liens politiques

Pour celui qui se qualifie de « laïque de tempérament, un démocrate-chrétien », la politique est « un champ de réflexion ». Et « avoir une relation directe avec des hommes politiques n'est possible qu'en sortant l'Église de la relation du pouvoir ». Le cardinal raconte à Robert Serrou que les visites de Mitterrand ou de Mauroy dans sa résidence de la rue Barbet-de-Jouy ont pu « faire jaser ». Mais ses liens, forts et nombreux, avec les responsables politiques de tous bords avaient un objet précis : « le dialogue préventif » et la proposition « du point de vue spécifique de l'Église ». « Je ne prends publiquement position qu'en dernier re-cours », disait-il. Ce fils de la « laïque » illustrera ces principes lors de la « bataille de l'école », de 1983 à 1984. Il plaidera pour la liberté et rejettera toute tentative de récupération politique.

La destinée du cardinal suivra celle de Jean-Paul II - tous deux bousculant les esprits à Paris, lors des Journées mondiales de la jeunesse en 1997 - qui le maintiendra sur son siège après l'âge de la retraite épiscopale fixé à 75 ans. C'est en février 2005, à 78 ans, qu'il laisse la main à son successeur et ancien vicaire : André Vingt-Trois. Le cardinal, qui loge dans la petite orangerie du jardin de la maison de retraite des prêtres de Paris, n'en sera pas moins actif. En mars, il était encore à New York, poursuivant son dialogue avec les juifs « orthodoxes », plus méfiants que les autres envers le catholicisme.

(1) Robert Serrou, « Lustiger », Éditions Perrin. (2) Entretien au quotidien israélien « Yediot Aharonot », publié en 1982 par la revue « Le Débat ». (3) « Le Choix de Dieu », Éditions de Fallois.






Il n'a jamais cessé de créer des ponts entre juifs et chrétiens
S. DE R..
Publié le 06 août 2007
Le Figaro


RELIGION Le cardinal Lustiger a soutenu Jean-Paul II lorsqu'il a annoncé son intention de faire acte de repentance.


DE LUI, on retiendra cette phrase prononcée en 1981 à Tribune juive, peu après son arrivée à Paris : « Pour moi, ce fut comme si tout à coup les crucifix s'étaient mis à porter l'étoile jaune. » Dans la ligne de la déclaration Nostra Ætate du concile de Vatican II, en 1965, il souhaite poursuivre « la réflexion chrétienne sur le sort d'Israël, sur la condition juive, sur la place du judaïsme dans l'histoire du salut ».

Du côté de la communauté juive - René-Samuel Sirat venait d'être élu grand rabbin de France - les sentiments vont de la défiance à la fierté. Mais Mgr Aaron-Jean-Marie Lustiger agit avec doigté. Apprenant l'attentat de la rue des Rosiers, le 9 août 1982, l'archevêque interrompt ses vacances en Allemagne fédérale et rentre à Paris pour assister à la cérémonie, à la synagogue. La foule l'applaudit à la sortie, il est ému aux larmes. La méfiance cède le pas. Restent les réserves doctrinales quant à sa double identité revendiquée, juive et chrétienne. Cette condition, dit-il au quotidien israélien Yediot Aharonot, « je la tiens d'une façon inaliénable de mes parents. Je la tiens donc d'une façon inaliénable de Dieu lui-même ».

En 1995, lorsqu'il se rend en Israël pour un colloque sur le silence de Dieu durant la Shoah, le grand rabbin ashkénaze, Ysraël Meir Lau, l'accuse d'avoir « trahi son peuple et sa religion » et d'incarner « la voie de l'extinction spirituelle qui conduit, comme l'extermination physique, à la solution finale de la question juive ». Pourtant, le cardinal Lustiger - qui accompli un voyage éprouvant à Auschwitz en 1983, où sa mère est morte, gazée - ne cessera de construire des ponts entre les deux religions. Il soutiendra discrètement, mais sûrement, Jean-Paul II lorsque, en 1994, ce dernier annonce son intention de faire acte de repentance pour les fautes du passé, notamment vis-à-vis des Juifs, et suscite la controverse.

Le cardinal se trouvera aussi aux premiers rangs de la repentance des évêques de France à Drancy, le 30 septembre 1997, après avoir mobilisé un à un et personnellement les évêques des diocèses où avaient été installés des camps de transit pour les Juifs dirigés vers Drancy. Il contribuera encore largement à l'organisation du voyage de Jean-Paul II en Terre sainte, en l'an 2000, se tenant à ses côtés lorsque le pape compara la Shoah à un « Golgotha des temps modernes ».

C'est au dialogue avec les Juifs « orthodoxes » aux États-Unis que le cardinal Lustiger accordera enfin une grande part de son énergie, sachant que c'est à New York qu'est désormais formé la majorité des rabbins ; c'est le judaïsme new-yorkais, transplanté d'Europe orientale, qui « donne le ton » au judaïsme mondial, en conjuguant l'autorité morale et spirituelle avec les ressources financières. En 2004, le rabbin Ysraël Meir Lau participe aux travaux. Et, en 2006, le rabbin Avi Weiss - qui avait organisé les protestations juives à Auschwitz lors de l'affaire du Carmel - recevra chaleureusement le cardinal Lustiger et tout le groupe de cardinaux et archevêques dans son école rabbinique de New York.






Cardinal Cottier : « Il était le principal artisan de l'amitié judéo-chrétienne »
Propos recueillis à Rome par HERVÉ YANNOU.
Publié le 06 août 2007
Le Figaro

Pour le cardinal Cottier, le cardinal Lustiger avait un sens profond de ses racines juives. Toujours présentes dans son activité pastorale, elles sont les clefs pour comprendre son engagement et sa complicité avec Jean-Paul II.

LE CARDINAL Georges-Marie Cottier, théologien de Jean-Paul II, engagé dans le dialogue judéo-chrétien, a travaillé avec le pape polonais et le cardinal Lustiger. Il trace les grandes lignes de leur amitié et de leur complicité, en dessinant un portrait croisé des deux hommes.

LE FIGARO. - Comment est née l'amitié entre Jean-Paul II et le cardinal Lustiger ?

Cardinal COTTIER. - Le futur cardinal a marqué le Pape par sa force spirituelle. Il y avait une grande affinité entre eux. Ce sont deux grandes personnalités qui se sont rencontrées et reconnues à ce niveau spirituel de l'histoire de l'Église et de l'histoire d'Israël. S'il avait de grandes qualités humaines, c'est sa spiritualité qui a fondé son amitié avec le Pape. Il a eu un itinéraire merveilleux, comme celui de Jean-Paul II.

Quelle influence a-t-il eue sur Jean-Paul II ?

Quand Karol Wojtyla a été élu pape, il est arrivé à Rome avec l'expérience d'une Église polonaise forte, car confrontée au régime communiste. Il a trouvé en Europe occidentale, une Église qu'il connaissait mal, et chez les évêques beaucoup d'hésitation et de flottement. La crise de 1968 a touché tout le monde. Chez le cardinal Lustiger, il a ainsi trouvé un homme de convictions qui, lui, n'avait pas peur de déplaire. Il avait une forte ténacité. Jean-Paul II et le cardinal Lustiger étaient des rocs. Le Pape l'était physiquement, le cardinal l'était par sa force de conviction.

Quelles qualités le Pape a-t-il trouvé chez le cardinal ?

Le cardinal Lustiger venait souvent à Rome, il avait un accès facile au Pape, mais ce qu'ils se sont dit est resté entre eux. L'un et l'autre avaient la capacité de voir loin. Le cardinal avait une vision à moyen et à long terme. C'était un homme d'espérance. Il n'a pas passé son temps à empêcher les murs de tomber. Il a réalisé et bâti. C'est sans doute parce qu'il était archevêque de Paris. Comme tous les archevêques de la capitale, il avait une autorité au-delà de son diocèse et jusqu'à Rome. J'ai vu sa très grande estime et son obéissance au Pape, en qui il voyait vraiment le successeur de Pierre. Il ne se considérait pas au même niveau que lui.

Quel rôle le cardinal Lustiger a-t-il joué dans le dialogue entre l'Église catholique et le judaïsme ?

Quand Jean-Paul II a présenté aux cardinaux sa demande de pardon pour les fautes que l'Église a perpétrées contre les juifs au cours de l'histoire, beaucoup n'ont pas compris et étaient effrayés. Le cardinal Lustiger, lui, avait tout de suite saisi l'intuition du Pape. Ils se comprenaient. Dans la question des relations entre l'Église catholique et le judaïsme, le rôle du cardinal Lustiger a été fondamental. C'était un évêque qui avait un sens profond de ses racines juives. Tous ces drames liés à l'histoire d'Israël, il les a vécus dans sa propre famille. Cela était très lié à son activité pastorale.

C'est là la clef pour comprendre le cardinal Lustiger. Il a accompli sa judaïcité en rencontrant le Christ. Ce qui lui a valu d'abord des réticences de la part des juifs. Peu à peu ils ont compris. Il s'est rendu souvent en Israël. Il était très présent. Il est devenu le principal artisan de l'amitié judéo-chrétienne. Dans ce dialogue, il faut que chacun soit lui-même. Si on commence à faire des calculs, de la séduction, il n'y a pas de vérité. Le cardinal Lustiger était un homme de coeur, direct, et de vérité. Dans les relations entre juifs et chrétiens, il n'y a pas qu'une question d'amitié, mais aussi une relation théologique. Le cardinal a été l'un des hérauts de ce lien théologique.


Communiqué de Mgr André Vingt-Trois

Le Cardinal Lustiger est décédé le dimanche 5 août.


Le cardinal Jean-Marie Lustiger est mort le dimanche 5 août en la Vigile de la fête de la Transfiguration du Christ, après plusieurs mois d'un long traitement qu'il a supporté avec constance. Les dernières semaines ont été plus particulièrement douloureuses et pénibles pour lui. Je veux d'abord exprimer notre reconnaissance à toutes celles et à tous ceux qui l'ont accompagné au long de ces derniers mois, en particulier au personnel de la Maison Jeanne Garnier qu'il a quitté aujourd'hui. Nous sommes tous frappés par le chagrin de son départ, même s'il nous y avait préparé depuis quelques temps.

Pour moi, c'est à la fois un père, un frère et un ami que je perds, après avoir reçu la lourde charge de lui succéder à la tête du diocèse de Paris. Depuis deux ans, j'ai pu apprécier d'une manière nouvelle sa délicatesse à mon égard. Toujours disponible pour répondre aux questions que je souhaitais lui poser et me donner les conseils dont j'avais besoin, sans jamais essayer d'interférer dans les décisions que j'avais à prendre ni vouloir s'en mêler de quelque façon.

Pour beaucoup d'évêques de France, de prêtres et de diacres de Paris, c'est celui qui les a consacrés dans leur ministère qui s'en va. Ils savent que ce départ n'est pas un abandon et qu'il continuera de veiller sur eux et de leur être proches.

Pour les catholiques parisiens, c'est un archevêque exceptionnel qui les quitte. Pendant presque vingt-cinq années d'épiscopat à Paris, il a marqué profondément la vie de notre diocèse. Sans cesse, il a eu le souci de relancer la mission des chrétiens dans un monde très changeant. Par ses nombreuses initiatives, il a profondément amélioré les moyens apostoliques de notre diocèse : moyens de formation, moyens de communication, moyens de relations culturels avec la société. Des noms évoqueront longtemps les institutions et les initiatives de son ministère épiscopal : École cathédrale, Radio Notre-Dame, Séminaire de Paris, KTO, Faculté Notre-Dame, Paris-Toussaint 2004, Collège des Bernardins, etc?

Pour notre pays, c'est une grande figure qui disparaît. Fils d'immigrés, il avait à coeur de défendre les droits de l'homme dans une société démocratique à laquelle il était profondément attaché. Toujours prêt à intervenir dans les débats publics aux moments difficiles ou importants comme à accueillir discrètement des personnages officiels, il tenait une place particulière dans notre société et dans les débats intellectuels de notre temps, notamment par sa participation à l'Académie Française.

Cardinal de l'Église romaine, il a été un conseiller fidèle et discret des papes successifs, tout entier dévoué au service de l'évangélisation dans le monde. Ses nombreux voyages et ses relations internationales donnaient un lustre particulier au siège de Paris. Sa réflexion comme son histoire personnelle l'ont conduit à jouer un rôle important dans l'évolution des relations entre juifs et chrétiens.

La tristesse de sa famille que nous partageons, notre tristesse, bien naturelle en ce moment pénible, est largement tempérée par l'action de grâce que nous devons rendre à Dieu pour ce qu'Il a accompli par la vie de son serviteur. Nous croyons qu'il entend la phrase de l'Évangile : « C'est bien, bon et fidèle serviteur,?entre dans la joie de ton Seigneur . » ( Mt. 25, 21)

Lundi 6 août à 21h30, en la cathédrale Notre-Dame de Paris, je célébrerai une Messe pour confier le Cardinal à la miséricorde de Dieu, en cette fête de la Transfiguration du Seigneur. Tous ceux qui le veulent sont invités à s'y joindre. Une chapelle ardente sera organisée jeudi 9 août de 9h. à 22h., dans la Cathédrale pour permettre aux Parisiens et à ceux qui le voudront de prier près du Cardinal ou de le saluer une dernière fois.

Les obsèques seront célébrées le vendredi 10 août à 10h à la cathédrale Notre-Dame de Paris.


''Un homme de foi et de dialogue'' selon le Pape

Le pape Benoît XVI a salué lundi la "grande figure de l'Eglise en France". Ce fut "un homme de foi et de dialogue" qui "se dépensa généreusement afin de promouvoir des relations toujours plus fraternelles entre chrétiens et juifs", a-t-il souligné. Mgr Vingt-Trois a pour sa part salué un homme "d'action, intelligent, exigeant et ouvert" auprès duquel il a célébré la messe dimanche quelques heures avant sa mort. Le recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur a exprimé "une grande peine" après la disparition "d'un homme de foi qui sut incarner une église tournée vers l'autre" et a été "d'une bienveillance éclairée" pour les musulmans de France. Le Grand rabbin de France Joseph Sitruk a souligné le "rôle primordial" de Mgr Lustiger dans le dialogue entre juifs et chrétiens "auquel il a donné une nouvelle dimension de considération réciproque". Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France Richard Prasquier a également insisté sur le "rôle historique considérable" de ce juif polonais converti au christianisme "dans l'amélioration des relations entre juifs et catholiques". La Fédération protestante de France a salué une "forte personnalité, exigeante et dérangeante" qui "a notamment ouvert de nouvelles voies de dialogue avec le judaïsme, qui était aussi en dialogue avec sa propre histoire, douloureuse, confrontée à la Shoah". Pour le président de la Conférence nationale des évêques de France, Jean-Pierre Ricard, "il a poursuivi jusqu'au bout le dialogue avec le judaïsme".


Un cérémonie oecuménique à l'image de l'ancien archevêque de Paris



En hommage aux origines juives de Jean-Marie Lustiger, né Aaron et converti au catholicisme à l'âge de 14 ans, son arrière-petit neveu, Jonas Moses-Lustiger, la tête coiffée de la traditionnelle kippa, a versé dans une coupe, placée sur le cercueil, de la terre de Terre Sainte (Photo Euler/AP).


Les obsèques solennelles se sont déroulées ce vendredi matin à Notre-Dame de Paris, en présence de nombreuses personnalités religieuses et politiques. Vingt-trois archevêques, dont plusieurs étrangers, et 36 évêques ont pris place dans la nef de la cathédrale, ainsi que des prélats de rites orientaux et de nombreux représentants des communautés juives française et internationale. Parmi les politiques présents, le président Nicolas Sarkozy a annoncé hier qu'il ferait l'aller-retour depuis son lieu de vacances aux Etats-Unis, sans annuler demain son déjeûner avec George Bush. Le gouvernement était représenté par le Premier ministre, François Fillon, et le ministre de l'Intérieur et des cultes, Michèle Alliot-Marie. Le président PS de la région Ile-de-France, Jean-Paul Huchon, et Gisèle Stievenard, adjointe au maire de Paris, absent, étaient également présents.

A la demande du défunt, juif converti au catholicisme à 14 ans, des prières traditionnelles pour les morts, dont la prière juive du Kaddish, ont été prononcées pendant la cérémonie, retransmise sur un écran géant installé sur le parvis de Notre Dame. Son arrière-petit cousin, Jonas Moses-Lustiger, a déposé ensuite sur le cercueil de la terre de Terre Sainte, recueillie au monastère Saint-Georges-Kosiba près de Jéricho, et au jardin situé au sommet du Mont des Oliviers à Jérusalem, puis portée au Mur des Lamentations, au Calvaire et au Saint-Sépulcre, avant d'être scellée dans un vase. Jonas Moses-Lustiger devait ensuite lire le Psaume 113, en hébreu puis en français. Arno Lustiger, cousin du défunt, disant alors le "Kaddish des endeuillés". Quant à la messe, elle a débuté après la procession du cercueil porté par six prêtres en étole violette.

Quatre cierges étaient allumés autour du cercueil, recouvert de l'aube et de l'étole. Suivait alors la "Liturgie de la Parole" : "Livre d'Isaïe 61,1-11 ; Psaume 39 (40) ; Seconde lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 4, 5-5 ; Évangile selon saint Luc 1, 26-38", avant l'homélie de Mgr André Vingt-Trois, successeur du cardinal Lustiger. Le défunt, qui était membre de l'Académie française, a reçu l'hommage du secrétaire perpétuel de cette institution, Maurice Druon, puis du cardinal Paul Poupard, représentant du pape, lisant un message de Benoît XVI. "En rappel du baptême et en signe de respect, le corps est encensé et béni par les évêques, les prêtres et les diacres. L'assemblée s'y associe par la prière", avant la descente du cercueil au caveau des archevêques, où il devait être déposé aux côtés de ses prédécesseurs. Depuis le 17ème siècle, la tradition veut que les archevêques de Paris soient enterrés dans ce caveau, une crypte fermée située sous le choeur de Notre-Dame, derrière l'actuel maître-autel, inaccessible au public. Hier matin, une chapelle ardente a été installée dans la cathédrale, permettant aux fidèles et aux curieux de se recueillir quelques secondes devant le cercueil, posé à même le sol sur la dalle du choeur de Notre-Dame, simplement recouvert de sa mitre d'évêque.


Les obsèques du cardinal Lustiger sous le signe de l'oecuménisme



Nicolas Sarkozy regarde le drapeau des déportés juifs de France, sur le parvis de la Cathédrale, le 10 août (Photo Euler/AP).

The Associated Press - à 18:18:48 - 766 mots France

Protestants, anglicans, catholiques, orthodoxes, juifs ou musulmans: les obsèques du cardinal Jean-Marie Lustiger, célébrées vendredi en la cathédrale Notre-Dame de Paris, se sont inscrites sous le signe de l'oecuménisme. De nombreuses personnalités politiques, dont Nicolas Sarkozy, mais également des milliers d'anonymes, ont accompagné l'ancien archevêque de Paris dans sa dernière demeure.

Comme l'avait souhaité Mgr Lustiger, né juif, la cérémonie a commencé par le "Kaddish", la prière juive des endeuillés, récité par son cousin Arno, rescapé des camps de concentration, sur le parvis de la cathédrale. Son arrière petit-neveu Jonas Moses-Lustiger a ensuite déposé sur le cercueil un coffret contenant un peu de terre venue de Terre sainte. "Aujourd'hui, quand je ferme les yeux et que je pense à toi, j'aimerais simplement te dire une chose: merci", a dit le jeune homme.

Le cercueil, précédé de la crosse du cardinal en procession, a ensuite été porté à l'intérieur de la cathédrale Notre-Dame, où Mgr André Vingt-Trois, son successeur à la tête de l'archevêché de Paris, a célébré la messe des funérailles.

Au passage du cercueil, qui a été recouvert de l'aube et de l'étole du cardinal, la foule était visiblement très émue. L'ancien président polonais Lech Walesa avait pris place au côté du Premier ministre François Fillon. Derrière, l'épouse de l'ancien président Jacques Chirac, Bernadette, et plusieurs ministres, Jean-Louis Borloo ou encore Michèle Alliot-Marie et Christian Estrosi, ainsi que le président du Modem, François Bayrou, et le président de la région Ile-de-France Jean-Paul Huchon.

Nicolas Sarkozy avait interrompu ses vacances aux Etats-Unis pour pouvoir assister aux funérailles de Mgr Lustiger, décédé dimanche à l'âge de 80 ans. "J'ai voulu honorer la mémoire d'un grand homme, d'un homme qui a compté pour les Français", a déclaré le chef de l'Etat devant les caméras de iTélé, rendant hommage à "un homme de paix, de rassemblement et de réconciliation".

L'archevêque Philippe Barbarin de Lyon, le cardinal Jean-Pierre Ricard, président de la conférence des évêques de France, étaient également présents. En tout 16 cardinaux, 50 évêques et plus de 500 prêtres s'étaient déplacés pour rendre un dernier hommage au cardinal.

La messe des funérailles a duré plus de deux heures et demie. Sur le parvis, des centaines de personnes les feux fixés sur un écran géant s'étaient massées dans le froid pour suivre la cérémonie. "Aujourd'hui, c'est un moment fort pour un homme exceptionnel, avec une grandeur. Il avait beaucoup de bonté mais aussi beaucoup d'exigence. C'est un grand personnage, un grand serviteur de l'église", confiait un retraité venu spécialement de la Somme.

Un sentiment partagé par Eric, un Parisien. "J'étais étudiant en 1968 avec Mgr Lustiger. Il avait beaucoup d'enthousiasme, il était extraordinaire et avait la volonté de transmettre ce qu'il avait". "C'est important d'être là pour quelqu'un que l'on apprécie. Son charisme, son engagement, son parcours", renchérissait l'un de ses amis, Hervé. "Il est un lien entre les juifs et les chrétiens".

Le cardinal "a posé pour les relations des juifs et des chrétiens des actes décisifs que peut-être lui seul pouvait engager", étant né dans une famille de confession juive avant de se convertir au catholicisme à 14 ans, a rappelé Mgr André Vingt-Trois dans son homélie.

Avant la bénédiction du corps, l'académicien Maurice Druon a aussi témoigné de son admiration à Mgr Lustiger, qui avait rejoint les Immortels en 1995. "Ardent, vigoureux, mobile, multiple, prêchant, écrivant, créateur d'un message religieux audiovisuel, autoritaire parce que intransigeant sur l'essentiel, ami sans faille aucune de Jean-Paul II qu'il soutint", a souligné l'académicien. "Vous fûtes, Jean-Marie, pendant un quart de siècle (...) le cardinal juif". Le cardinal Paul Poupart, président du conseil pontifical pour la culture, a ensuite lu un message du pape Benoit XVI.

Le cercueil a été descendu dans la crypte funéraire de la cathédrale, pour rejoindre le caveau des archevêques de Paris. "Je suis né juif (...) Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les Apôtres (...) J'ai été intronisé dans cette cathédrale le 27 février 1981 puis j'y ai exercé tout mon ministère", indique une plaque commémorative qui devait être installée dans la cathédrale et rédigée par le cardinal. AP


Le Téléphone sonne - France inter
Par Patrick Boyer
du lundi au vendredi de 19h20 à 20h
vendredi 10 août 2007

"Le dialogue interreligieux et la disparition du cardinal Lustiger"

L'ancien archevêque de Paris avait consacré beaucoup d'efforts à rapprocher les religions du Livre...Comment chrétiens, juifs et musulmans continuent-ils de se parler?

Invités:
-Théo Klein, avocat au barreau de Paris et ancien président du CRIF.
-Michel Kubler, rédacteur en chef religieux du quotidien La Croix, prêtre.
-Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis qui avait prononcé il y a 10 ans, l'acte de repentance de l'Eglise de France pour la Shoah.

Ecouter l'émission : TELSONNE20070810.ram


Aaron-Jean-Marie Lustiger, mon cousin, par Théo Klein
LE MONDE | 08.08.07 | 13h58


Il était déjà cardinal et archevêque de Paris lorsque j'ai fait sa connaissance. J'étais invité comme président nouvellement élu du CRIF et très curieux de rencontrer cette improbable personnalité - Jean-Marie, mais toujours Aaron Lustiger -, ce fils venu de Pologne et se réclamant de sa judéité, soudainement promu au siège épiscopal le plus important de France. Il me semble que j'ai été converti au miracle de cette réalité.

Bien sûr, la conversion au catholicisme pendant l'occupation allemande et sous le "statut des juifs" intriguait, et je connaissais les réticences de certains, mais ne les ai pas partagées, prenant ainsi une utile avance sur ceux qui refusaient le contact. J'ai toujours laissé à la conscience de chacun la liberté des choix essentiels, dès lors qu'il ne s'agissait ni d'une abjuration ni même d'un lâche renoncement, ou - pire encore - d'un camouflage indigne.

L'actualité a fait que nous nous sommes rencontrés régulièrement, c'est-à-dire reconnus à la fois comme différents, mais proches aussi. Je l'ai, ces derniers temps, appelé "mon cousin" alors que je le ressentais comme un frère. Nous étions éloignés dans nos choix de vie, opposés sans doute dans notre rapport au divin, mais si proches dans notre croyance en la noblesse d'un savoir-vivre, d'une dignité humaine qui sache allier le sens et la pratique de la responsabilité personnelle et citoyenne au respect de soi et de l'autre. Il connaissait comme moi - sans doute lui en latin et moi en hébreu - ce "suis-je le gardien de mon frère ?" (Genèse, IV, 9) qui nous défie à chaque instant.

Dans toute la longue affaire du carmel d'Auschwitz, nous n'avons pas cessé, des deux côtés de la table de négociation, de nous sentir les gardiens de nos frères. C'est donc à lui que j'ai présenté l'idée, très simple mais sans doute hors des normes de son Eglise, d'une rencontre entre représentants catholiques et juifs en vue de rechercher, ensemble, une solution impliquant la sortie des soeurs carmélites du bâtiment qu'elles occupaient dans les limites du camp d'Auschwitz. Il s'agissait d'un bâtiment nommé le Théâtre construit pour agrémenter la vie des soldats aux casernes toutes proches, mais c'était avant tout un bâtiment symbolique où étaient entreposés les gaz devant servir à l'extermination. Il ne s'agissait pas de solliciter un geste, mais d'obtenir la reconnaissance d'un droit au respect. Le fils de la mère juive déportée et assassinée m'a dit alors sa douleur, sa préoccupation et m'a promis une réponse que je recevais, positive, quinze jours après.

La négociation avait pour principal objet l'évacuation par les soeurs carmélites de ce bâtiment du Théâtre, mais aussi la renonciation à toute cérémonie religieuse à l'intérieur des enceintes du camp d'Auschwitz. Chacun d'entre nous avait conscience de cet objectif et aussi de son importance, comme de sa difficulté. Trois réunions successives ont été nécessaires, intenses et, à certains moments, dramatiques. Il ne s'agissait pas alors d'autre chose que de cette évacuation ; mais il me semble que cette négociation, ce face-à-face respectueux, attentif, intelligent et efficace, a tracé de nouvelles lignes ouvrant à la fois une plus grande compréhension, une plus cordiale aisance et une plus forte volonté de respect dans la reconnaissance et la rencontre entre juifs et catholiques.

N'est-ce pas la réussite de cette négociation qui, par la suite, a ouvert la voie aux étonnantes et chaleureuses rencontres entre hauts représentants du clergé catholique, d'une part, maîtres et étudiants d'universités juives et d'écoles talmudiques, d'autre part, qui se sont renouvelées ces dernières années aux Etats-Unis ? Il me plaît de savoir que le cardinal Lustiger a été l'un des initiateurs de ces rencontres et combien elles le remplissaient de joie.

Bien sûr, les écarts, les contradictions, les oppositions subsistent et chacun essaie de saisir dans la pensée, peut-être même dans la pratique de l'autre, l'élément humain, l'idée morale, jusqu'à l'appel mystique qu'il pourrait partager sans toutefois trahir les dogmes et les codes auxquels il demeure attaché. Pourrait-on d'ailleurs se respecter soi-même comme personne libre et responsable sans fonder son approche, sa relation, sa parole et même son regard sur le respect de son vis-à-vis ?

La conversion du jeune Aaron demeurait pour moi incomprise, mais telle qu'elle s'exprimait dans le cardinal Jean-Marie affirmant sa judéité, elle dévoilait, au-delà d'une histoire terrifiante de haine et de cruauté, la continuité d'une pensée qui, depuis la Judée lointaine, nous ordonne de choisir la vie (Deutéronome, XXX, 19). N'est-ce pas dans cet esprit que le cardinal Lustiger se rendait chaque année en la synagogue de la rue de la Victoire pour assister au service à la mémoire des déportés et, dans cet esprit aussi, que les fidèles l'entouraient d'une si grande sympathie ?

Au fil des années, nos relations se sont approfondies et nos rencontres se sont multipliées. C'étaient, je l'espère et le crois, des moments de détente, le temps long de la vie où l'ego se dilue dans le souvenir et ressurgit dans l'affection. J'ai compris alors qu'il n'avait jamais quitté cette "Eglise de Jérusalem" dont il m'avait parlé. Pour lui, le Père auquel se référait Jésus, ce Père était bien celui dont Moïse, au Sinaï, avait reçu la Parole et dont lui, Aaron Jean-Marie, attendait l'accueil.

Théo Klein, avocat et ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF)


Prières d'accompagnement prononcées par la famille de Mgr Lustiger à ses funérailles



Paris, le 10 août 2007
Source : Archevêché de Paris

***

Psaume 113 lu par Jonas Moses-Lustiger, arrière-petit-neveu du cardinal en hébreu puis en français

Alleluia !
Louez, serviteurs du Seigneur,
louez le nom du Seigneur !
Béni soit le nom du Seigneur,
maintenant et pour les siècles des siècles !
Du levant au couchant du soleil,
loué soit le nom du Seigneur !
Le Seigneur domine tous les peuples,
sa gloire domine les cieux.
Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ?
Lui, il siège là-haut.
Mais il abaisse son regard
vers le ciel et vers la terre.
De la poussière il relève le faible,
il retire le pauvre de la cendre
pour qu'il siège parmi les princes,
parmi les princes de son peuple.
Il installe en sa maison la femme stérile,
heureuse mère au milieu de ses fils.


Kadish des endeuillés, lu par Arno Lustiger, cousin du cardinal,

Magnifié et sanctifié soit le Grand Nom
dans le monde qu'Il a créé selon Sa volonté
et puisse-t-Il établir Son royaume,
puisse Sa salvation fleurir et qu'Il rapproche son oint
de votre vivant et de vos jours
et des jours de toute la Maison d'Israël
promptement et dans un temps proche ; et dites Amen.
Puisse Son grand Nom être béni
à jamais et dans tous les temps des mondes.
Béni et loué et glorifié et exalté,
et élevé et vénéré et élevé et loué
soit le Nom du Saint, béni soit-Il
au-dessus de toutes les bénédictions,
de tous les cantiques et hymnes de louanges,
qui sont dits dans le monde ; et dites Amen.



Lu sur un forum juif : http://sepharade2.superforum.fr/Votre-1ere-categorie-c1/Votre-1er-forum-f1/L-enterrement-de-l-apostat-t8493.htm

Voici ce que dit un intervenant :
"oui demander que l'on récite le kaddish (sanctification) pour lui est une sorte de techouva... mais j'aurais préféré qui l'entende et le dise de son vivant... il y a une tradition qui dit que lorsqu'un juif récite le kaddish il est en sorte pardonné....."

La "téchouvah" peut être définie comme le mouvement personnel de retour à l'identité juive individuelle ou collective à travers le judaïsme traditionnel . Ce retour comporte le retour à la loi morale universelle et aux prescriptions morales et rituelles du judaïsme.




Le kaddish



http://fr.wikipedia.org/wiki/Kaddish

Le Kaddish dans la Bible

Il n'y pas de trace explicite du kaddish dans la Bible hébraïque, mais bien implicite, selon les rabbins au verset Lev. 23:32 ('Je serai sanctifié au milieu des enfants d'Israël').

Le Kaddish dans le Talmud : deux récits talmudiques

traité Berakhot 3a
Il a été enseigné :
Rabbi Yossi a dit :un jour, je me promenais sur le chemin, et je suis entré dans une ruine parmi les ruines de Jérusalem afin de prier. Vint Eliyahou le prophète de souvenir béni, qui se posta à la porte (et m'attendit) jusqu'à ce que j'aie fini ma prière. Après que j'ai fini ma prière, il me dit :'Paix sur toi, Rabbi' et je lui dis :'Paix sur toi, Rabbi et mon maître'.
Il me dit:'mon fils, à cause de quoi as-tu pénétré dans cette ruine?';je lui dis:'pour prier'[...suit une réprimande d'Elie sur le danger de rentrer dans une ruine, et la possibilité de prier sur le chemin une prière abrégée...]
Il me dit :'mon fils, quelle voix as-tu entendu dans cette ruine ?' et je lui dis :'j'ai entendu un écho roucoulant comme une colombe, disant :Malheur aux fils par les péchés desquels J'ai détruit Ma maison, brûlé Mon autel et les ai éloignés au sein des nations.
Il me dit :'Par ta vie et par la vie de ta tête, ce n'est pas en cette seule heure qu'elle (l'écho de voix) dit cela, mais chaque jour, trois fois par jour; non seulement cela, mais à l'heure où Israël entre dans les synagogues et les maisons d'étude, et répondent Yèhè shèmè hagadol mevorakh, le Saint, béni soit-Il "hoche" la tête et dit :'Heureux le Roi qu'on acclame ainsi dans Sa maison, qu'a-t-Il, le Père qui a éloigné Ses enfants parmi les étrangers'

traité Sotah 49a
Rabbi Shimon ben Gamliel dit au nom de Rabbi Yehoshoua : Depuis le jour où le Saint Temple a été détruit,etc. (cf. Isaïe 2).
Rava a dit :Chaque jour, la malédiction augmente, [...], et par quel mérite le monde peut-il survivre ? Par la Kedousha (prière de sanctification de la congrégation des anges) et par le Yèhè shèmè rabba de la aggada (c'est-à-dire du Kaddish deRabbanan, prière de sanctification de la congrégation des hommes).

Sans entrer dans le détail des enseignements de ces passages talmudiques, on peut déduire que :

la prière de sanctification de Dieu est assez précoce, puisque Rabbi Yossi le Galiléen, disciple de Rabbi Akiva, est pratiquement contemporain de la destruction du second Temple de Jérusalem. Cette prière, en Hébreu, se fait dans les maisons de prière et d'étude.
cette prière est d'une importance capitale pour la survie (spirituelle) du monde depuis la destruction du Second Temple. On note que cette version du Kaddish est écrite en Araméen, la lingua franca du peuple Juif à l'époque de sa composition.
cette prière "console" Dieu, "endeuillé" de la destruction du Temple, de Jérusalem, et du règne des enfants d'Israël sur la Terre Promise.
depuis la chute du Temple, l'espoir de la croyance en Lui repose sur ce Yèhè shèmè rabba (Que Son Nom soit magnifié), prononcé collectivement et dans un esprit saint,afin d'amener la réalisation de la prophétie d'Ezéchiel.


Selon la Jewish Virtual Library, 3,
"Le Kaddish était originellement récité non par les endeuillés, mais les rabbins lorsqu'ils finissaient leur sermon, les après-midi de Shabbat, et plus tard, lorsqu'ils finissaient l'étude d'une section de midrash ou d'aggada. Cette pratique se développa en Babylonie, où la plupart des gens ne comprenaient que l'Araméen, et où les sermons se donnaient en Araméen, de sorte que le Kaddish se disait dans la langue vernaculaire, et qu'il est toujours dit en Araméen de nos jours.
Ce Kaddish DeRabbanan est encore dit après avoir étudié un midrash, une aggada, ou après les avoir lu comme part intégrante de l'office. Il diffère du Kaddish habituel, car incluant une prière pour les rabbins, savants, érudits, et leurs disciples.
Bien que tout le monde puisse réciter ce Kaddish, il est devenu coutume pour les endeuillés de réciter le Kaddish DeRabbanan en plus du Kaddish des endeuillés."

Le Kaddish des endeuillés, du rabbin et le Kaddish complet terminent tous avec une supplique pour la paix, rédigée en Hébreu et tirée de la Bible.

----

Le Kaddish le plus connu est le "Kaddish des Endeuillés", récité lors de tous les offices de prière, ainsi que lors des funérailles et des cérémonies de commémoration.
Si la tradition (Midrash Tan'houma sur la Parashat Noa'h) en fait remonter l'usage à Rabbi Akiva, qui aurait sauvé un collecteur d'impôts décédé des tourments de la Géhenne en enseignant le Kaddish au fils de celui-ci, selon la Jewish Virtual Library 4,"la première mention d'endeuillés récitant le Kaddish à la fin des offices, est un ouvrage de Halakha du XIIIe siècle, le Or Zaroua. Le Kaddish à la fin de l'office en est venu à être automatiquement désigné Kaddish Yatom ou Avelim ("Kaddish de l'orphelin" ou "des endeuillés")."
Le Kaddish Yatom n'est donc pas une prière pour les morts, mais une prière pour Dieu. Sa thématique de consolation, déjà abordée, se rapporte ici tant à Dieu qu'à l'endeuillé.


Message de Benoît XVI pour les obsèques du cardinal Lustiger



Nicolas Sarkozy, aux côtés du Cardinal Paul Poupard, représentant du Pape, qui a lu un message de Benoît XVI (Photo Euler/A)

Vatican, 7 août 2007
Source : archevêché de Paris

***

À Monsieur le Cardinal Paul Poupard

Président du Conseil pontifical pour la Culture

Alors que le cher Cardinal Jean-Marie Lustiger entre dans la lumière et la paix du Seigneur, j'ai voulu m'associer à ses obsèques, célébrées en la cathédrale Notre-Dame de Paris, en vous demandant de . me représenter personnellement.

Une grande figure de l'Église, respectée de tous, nous a quittés, après une douloureuse maladie, supportée patiemment, avec un grand courage, dans la foi et dans la confiance. Tout au long de sa vie, le Cardinal Lustiger a été passionné par la recherche de Dieu et par l'annonce de l'Évangile. Homme de grande spiritualité, il s'est attaché à consolider la foi et à développer l'engagement missionnaire des fidèles, favorisant aussi une solide formation pour les prêtres et pour les laïcs, particulièrement dans l'archidiocèse de Paris, dont il fut le Pasteur infatigable pendant près de vingt-cinq ans.

Son souci de rendre présent l'Évangile dans la vie de la société l'a conduit à aller à la rencontre des hommes de notre temps, apportant l'éclairage de l'enseignement de l'Église sur les grandes questions qui se posent à leur conscience, En fidélité à ses origines, il a contribué de manière particulièrement significative au dialogue fraternel entre Chrétiens et Juifs.

Dans le souvenir de la fidélité sans faille du Cardinal Jean-Marie Lustiger au Christ; à son Église et au Siège de Pierre, je souhaite exprimer ma haute estime pour sa personne et pour son ministère épiscopal éminent, au service du peuple qui lui avait été confié et de l'Église universelle. Avec toutes les personnes réunies en ce jour pour la célébration de ses obsèques, avec toutes celles qui se souviennent de lui dans l'espérance et dans la reconnaissance, je le confie à la miséricorde infinie de Dieu, Lui qui « nous a destinés à entrer en possession du salut par notre Seigneur Jésus Christ, mort pour nous afin de nous faire vivre avec lui » (1 Th 5, 9-10).

Uni à vous dans la prière, je donne de grand coeur la Bénédiction apostolique à toutes les personnes qui participent à cette Messe de funérailles ou qui s'y unissent d'intention.

De Castel Gandolfo, le 7 août 2007.




Retour à l'index de www.vigitrad.org